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Fabien et son copilote de l'aéropostale dans le cyclone (Saint-Ex)

Fabien le pilote et son coéquipier préposé à la radio assurent la liaison entre la Patagonie et Buenos Aires à bord de leur avion postal.

      "Il lui parut que la matière aussi se révoltait. Le moteur, à chaque plongée, vibrait si fort que toute la masse de l'avion était prise d'un tremblement comme de colère. Fabien usait ses forces à dominer l'avion, la tête enfoncée dans la carlingue, face à l'horizon gyroscopique car, au-dehors, il ne distinguait plus la masse du ciel de celle de la terre, perdu dans une ombre où tout se mêlait, une ombre d'origine des mondes. Mais les aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en plus vite, devenaient difficiles à suivre. Déjà le pilote, qu'elles trompaient, se débattait mal, perdait son altitude, s'enlisait peu à peu dans cette ombre. Il lut sa hauteur "cinq cents mètres". C'était le niveau des collines. Il les sentit rouler vers lui leurs vagues vertigineuses. Il comprenait aussi que toutes les masses du sol, dont la moindre l'eût écrasé, étaient comme arrachées de leur support, déboulonnées, et commençaient à tourner ivres, autour de lui. Et commençaient, autour de lui, une sorte de danse profonde et qui le serrait de plus en plus.
       Il en prit son parti. Au risque d'emboutir, il atterrirait n'importe où. Et pour éviter au moins les collines, il lâcha son unique fusée éclairante. La fusée s'enflamma, tournoya, illumina une plaine et s'y éteignit: c'était la mer.
       Il pensa très vite: "Perdu. Quarante degrés de correction, j'ai dérivé quand même. C'est un cyclone. Où est la terre?" Il virait plein Ouest. Il pensa: "Sans fusée maintenant, je me tue". Cela devait arriver un jour. Et son camarade, là derrière... "Il a remonté l'antenne, sûrement". Mais le pilote ne lui en voulait plus. Si lui-même ouvrait simplement les mains, leur vie s'en écoulerait aussitôt, comme une poussière vaine. Il tenait dans ses mains le coeur battant de son camarade et le sien. Et soudain ses mains l'effrayèrent.
       Dans ces remous en coups de bélier, pour amortir les secousses du volant, sinon elles eussent scié les câbles des commandes, il s'était cramponné à lui de toutes ses forces. Il s'y cramponnait toujours. Et voici qu'il ne sentait plus ses mains endormies par l'effort. Il voulut remuer les doigts pour en recevoir un message: il ne sut pas s'il était obéi. Quelque chose d'étranger terminait terminait ses bras. Des baudruches insensibles et molles."

(Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit, 1931, Chapitre XV)


Sources: mes doigts qui ont recopié - j'espère sans coquille! - le texte figurant sur l'intitulé du bac.

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